Emmanuelle Salasc, entretien avec Dan Burcea

« Hors gel est un roman sous-tendu par ces deux peurs : une peur ancestrale et collective et une peur plus intime, familiale.  » Emmanuelle Salasc

Emmanuelle Salasc publie Hors gel aux Éditions P.O.L., roman d’anticipation dont l’action se déroule en 2056. Il s’agit du 12e livre publié par cette auteure connue sous le pseudonyme d’Emmanuelle Pagano. Si, thématiquement, ce nouvel opus s’inscrit dans la lignée des récits aquatiques de la Trilogie des rives, cette fois la transparence et les clapotis des rivières sont remplacés par la menace sourde des eaux prisonnières sous l’emprise d’un glacier qui risquent à tout moment d’ensevelir dans une coulée mortelle la vallée portant encore le souvenir de la catastrophe produite un siècle et demi auparavant. C’est l’occasion pour Emmanuelle Salasc de remettre au centre de son univers narratif le thème de la peur devenue cette fois « une anxiété, le plus souvent diffuse, par moment plus aiguë : de l’angoisse pure ».

On lit votre roman comme si on escaladait les deux versants d’une montagne. Il y a d’un côté le monde réel et de l’autre, la fiction. Quels sont les éléments réels de la cartographie dont parle votre récit où on retrouve une montagne, un glacier, une vallée et une grange foraine ? S’agit-il d’une entité territoriale en soi, unitaire, ou plutôt d’une recomposition géographique romanesque ?

Il s’agit d’une recomposition romanesque, comme je l’avais déjà fait dans Les Adolescents troglodytes, où je décrivais un plateau d’altitude composé, en autres, du Vercors, où j’ai vécu 7 ans, et du plateau ardéchois, où je vis depuis une quinzaine d’années. Ici, le récit s’inspire en partie de la catastrophe de Saint-Gervais-les-Bains, survenue en juillet 1892 dans le val Montjoie, en Haute-Savoie, il y a donc un peu de cette vallée alpine, mais la grange foraine et les hautes estives des « Mauvaises Heures »  viennent du val d’Azun, dans les Hautes-Pyrénées.

Qu’en est-il de ce glacier ? De quoi s’agit-il et quelle est sa vraie histoire ?

Le glacier est inspiré de celui de Tête Rousse, dont la rupture d’une poche d’eau intraglacière a provoqué la catastrophe dont je parle ci-dessus, et qui avait emporté pâtures, terres, villages et hameaux, jusqu’aux thermes, construits tout au fond du vallon, faisant environ 175 morts… Depuis les années 2010, alors qu’on croyait le glacier désormais sans risque, une nouvelle poche d’eau a été détectée : on la purge régulièrement, pour éviter une nouvelle catastrophe, et, parallèlement, on a mis en place un contrôle du glacier, ainsi que des mesures d’évacuation d’urgence en cas de menace imminente (la vallée étant beaucoup plus habitée aujourd’hui, il pourrait y avoir plusieurs milliers de morts si la poche venait à rompre). Ce petit glacier à première vue inoffensif est aujourd’hui un des glaciers les plus surveillés au monde. J’ai enquêté sur la catastrophe de juillet 1892, sur le danger actuel, avant de transposer le récit dans une zone de montagne non située géographiquement, et en transposant ce récit dans une trentaine d’années.

Si l’on se place à proximité de Lucie, votre narratrice, on constate rapidement que son centre de vie qui est en même temps le centre de l’action de votre roman se situe à une hauteur idéale pour que son regard puisse embrasser le paysage d’en haut de la montagne au plus bas de la vallée. Quelle est cette hauteur ? N’est-elle pas celle à laquelle vous vivez vous-même et avez vos habitudes ?

Lucie vit approximativement à 1500 mètres d’altitude. Pour bien comprendre, je vais tenter de résumer la situation au commencement du livre : Dans une vallée d’altitude, pendant l’été 2056, une sirène sonne, réactivant la peur ancienne de la catastrophe naturelle. L’inquiétude prend sa source en amont, dans les entrailles du glacier dominant la vallée. Peu de temps auparavant, Clémence a appelé sa sœur jumelle, Lucie, à qui elle a demandé de la cacher (elle prétend être en fuite), dans la grange isolée qu’elle habite, à mi-hauteur, au-dessus du village, juste en dessous des estives et du glacier. C’est cet entre-deux qui m’intéressait : il me fallait « coincer » Lucie et sa sœur Clémence entre le bas et le haut, il me fallait les faire hésiter entre la menace du glacier (la peur d’en haut, celle de la poche d’eau sous pression), et la menace de la vie sociale, de la vie au grand jour (la peur d’en bas, celle du réseau et de l’homme que semble redouter Clémence). Je voulais les placer entre deux risques. Par ailleurs, Clémence et Lucie sont jumelles, j’ai donc appuyé cette gémellité en les faisant évoluer dans un endroit resserré entre deux pôles inverses et semblables, le haut et le bas, entre les deux menaces, entre les estives hautes et les bergeries d’hivernage (Lucie habite précisément une bergerie de mi-estive, c’est-à-dire de saison intermédiaire, printemps, automne), entre le silence et le bruit, entre l’eau d’en haut (la poche sous pression du glacier) et l’eau d’en bas (l’eau bienfaisante des thermes).

Pour ma part, je vis à 1300 m, mais j’habite sur un plateau, tandis que Lucie habite la pente, et ça change beaucoup de choses, nous ne nous confrontons pas aux mêmes hostilités… Je ne suis pas confrontée aux risques d’écroulements, d’avalanches ou de rupture de poche d’eau intraglaciaire mais aux vents (en particulier à la Burle, le blizzard d’ici), aux congères et à la désorientation qu’elles induisent. C’est pour des raisons médicales que j’ai été obligée, à un moment de ma vie, d’habiter au-dessus de mille mètres, et puis j’ai senti que c’était mon altitude, et même mon minimum d’altitude, comme un seuil en deçà duquel je me sens moins bien…

Une question surgit à partir de tous ces détails. Comment avez-vous réussi cette reconstitution des lieux, ce monde recrée ? Quel a été votre travail de documentation, et de combien de temps avez-vous eu besoin pour cela ? Et pour l’écriture du roman ? Vous avez déclaré qu’il a connu un quarantaine de versions…

J’ai pris des notes pendant une dizaine d’années, et j’ai écrit pendant 3/4 ans, avec une quarantaine de versions, oui, contre une vingtaine habituellement… C’est dans la phase d’écriture qu’il faut rassembler et intégrer toutes les notes, ce n’est pas le moment que je préfère, le moment que je préfère, c’est la phase de recherche. Ces recherches sur le glacier de Tête Rousse, sur les laves torrentielles, le monde paysan, les nouvelles avancées technologiques soi-disant « vertes », font suite à celles que j’avais déjà entreprises par le passé. Ce livre succède, comme vous l’avez précisé à la « Trilogie des rives » qui interrogeait déjà la relation de l’eau et de l’homme, en parallèle d’histoires familiales plus ou moins complexes et tragiques. Dans ces trois romans, je m’étais penchée sur le paysage, c’est-à-dire sur la nature façonnée par l’homme, examinant au plus près les traces que cet homme laisse sur la terre : ces traces me touchent beaucoup, par leur superbe, leur ténacité, leur épouvante parfois, leur modestie. Cette attention particulière, je l’ai poursuivie dans Hors gel, en imaginant un roman de légère anticipation, dans une famille de paysans et dans un pays gouverné par les écologistes, où la nature, et plus spécifiquement la montagne, après des années de consommation pendant lesquelles elle était devenue un produit, est désormais portée aux nues, déifiée, ultra protégée, et, en apparence, contrôlée (en apparence seulement).

La suite de l’entretien sur LETTRES CAPITALES

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