Isabelle Cousteaux, De la belle aube au triste soir

Une femme, un homme, une famille… De l’Algérie à la France 1830 / 1962


Ce qu’en dit l’éditeur :

Il n’est pas de vie qui ne soit inextricablement mêlée à notre histoire collective. Ce livre retrace l’histoire d’une famille française en Algérie sur cinq générations, de la conquête du pays par la France en 1830 au retour en métropole après l’indépendance de 1962. Au coeur de ce récit, Léa et Georges Mauriès, institutrice et agriculteur partisans du dialogue entre les communautés, verront leur vie basculer en 1957 lorsque Georges est victime d’un assassinat politique. Commence alors pour Léa, femme à la personnalité si particulière, une autre histoire.
À travers cette enquête, Isabelle Cousteaux nous invite à plonger dans les souvenirs de ces destins fracassés par l’histoire : entretiens, extraits de correspondances, procès-verbaux, poésies et photographies. Grande histoire et vies intimes se mêlent pour nous donner à découvrir le roman vrai d’un drame français.


Ce qu’en dit Désirdelire

Documenté et émouvant. L’Histoire incarnée dans des destins individuels.
La réussite d’un récit fait du tissage entre souvenirs personnels et sources historiques.
Le choix de la photo de couverture est significatif de l’intention : un couple, l’intime, avant tout, l’histoire d’une famille prise dans les soubresauts de l’Histoire.

La première page, comme un « prologue », pose clairement l’intention :

Algérie, dimanche 6 janvier 1957
La voiture, une Vedette Abeille, immatriculée 484 AC 92, est dans le ravin, à dix mètres en contrebas de la route, posée sur les jantes, calcinée.
Cette portion du CD 14, à flanc de montagne, est très accidentée, les virages serrés, nombreux et rapprochés, les fossés broussailleux et la forêt dense. La route relie la propriété Mauriès des Aoufs au village de Thiersville.
Georges, Léa et Madeleine n’ont pas eu d’accident.
Les gendarmes relèvent trois points d’impact. Deux tirs effectués face à la voiture ont percé le réservoir, un troisième tir est découvert au dessus de la vitre arrière droite.
Georges, Léa et Madeleine ont disparu.
Il est vingt heures trente et le maréchal des logis-chef Albelkader Bouras ouvre une information judiciaire.
Le lendemain il rédige le procès-verbal(1) qui retrace ainsi le film de l’événement. Le 6 janvier 1957 à dix-neuf heures trente la rumeur publique, qui gronde depuis une heure environ, atteint la gendarmerie : Georges et Léa Mauriès ainsi que leur petite Madeleine ne sont pas arrivés aux Aoufs alors qu’ils ont quitté Thiersville vers dix-sept heures trente. Ils auraient déjà dû rejoindre leur ferme distante de seulement dix-sept kilomètres. Et puis le téléphone des Aoufs ne répond plus.
La conclusion est lapidaire. C’est un attentat terroriste.
L’histoire de Léa et Georges est désormais inextricablement liée à la guerre d’Algérie.

(1)10e légion bis, compagnie de Mascara, Brigade de Thiersville, n°39 du 6 janvier 195
7

Le titre, magnifique, est un vers d’Apollinaire :
Mon beau navire ô ma mémoire
Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir


Ce livre est certes un document, mais peut-être plus encore une exploration de l’intime (le « je », le « nous ») confronté à ce qui le bouleverse. C’est la mise en lumière d’une femme, Léa, dont les souvenirs nourrissent le récit. Regards croisés. Ce qui se sait. Ce qui se sent. Références documentaires et romanesque d’une vie.
Une femme qui en parlant de son prénom, dit de fort belle manière qui elle est et « raconte » indirectement son destin : Quand je le vois écrit mon prénom il me semble que je me vois comme dans un miroir. Ces trois lettres c’est moi. Ce “l” idéaliste toujours prêt à l’envol, ce “l” dans la lune… Ce “a” bien posé au sol, matérialiste, un peu têtu, décidé par instant… Ce “e” conciliant qui tend ses deux bras entre les deux extrêmes pour les rapprocher, les maintenir ensemble, ce “e” timide qui crâne un peu en posant de travers son petit accent. Léa – ma marraine m’avait fait un don: un beau prénom – je ne l’aurai légué à personne sinon en seconde main.

Des photos que l’auteure sait « lire » pour en tirer à la fois informations et émotions.

Isabelle Cousteaux cite Svetlana Alexievitch : Les documents ne meurent pas, ne restent pas figés une fois pour toutes sous une forme donnée, dans les mêmes termes, ils bougent. Nous sommes capables de puiser sans fin de la matière neuve au fond des mots, ou plus exactement au fond de nous-mêmes. Surtout quand il est question de documents vivants, de nos témoignages. De nos sentiments. « La guerre n’a pas un visage de femme », in Œuvres, Thesaurus Actes Sud, 2015, p. 29.

C’est bien ce qu’elle réussit dans ce récit, documenté et bien vivant.

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