Lucas Belvaux, Les Tourmentés

Une lecture d’Evelyne Sagnes

L’entrée en matière est brutale. L’écriture mime la violence de l’expérience vécue par ce soldat. Pas de fioritures, Phrases très courtes. Nominales souvent. Ne laissant aucune échappatoire. La réalité en face, sans détours ni concessions. Le soldat Skender évoque sa vie (et/ ou sa mort ?) et le lecteur reçoit  le texte comme un coup de poing dès la première page. Quitte ou double. Double bien sûr. On est pris tout de suite. Car dès ce premier chapitre, est posé la lancinante question du soldat qui s’interroge sur le « comment vivre » avec cette expérience .

« La vie. La mort. La même chose. L’une et l’autre liées. Imbriquées. Solidaires.
Je connais les deux. Je vis. J’ai vécu.
J’ai vu mourir des hommes et, je dois l’avouer, j’en ai tué. Des hommes, oui. De sang-froid. Presque. En toute connaissance de cause en tout cas. J’étais soldat. Au début, j’étais soldat. Plus que ça, même. La quintessence. Légionnaire. Képi blanc. L’élite depuis le 30 avril 1863 à Camerone, Mexique. Admiré par tous ceux qui se battent quelque part dans le monde. Légionnaire. Respect ! Mercenaire, ensuite. Soldat de fortune. Contractant comme on dit aujourd’hui. Blackwater. En Irak, un peu. Pas que. Ailleurs. Avant. Pas que des bons souvenirs. Pas que des mauvais, non plus. La vie, quoi. Et la mort, aussi. Oui. Plus que pour le commun des mortels. Une partie du boulot. Tuer. Se faire tuer. Ou pas. Sans foi. Sans passion. Sans raison, non plus, sinon le salaire. L’argent. La guerre pour nourrir ceux qu’on aime. Un métier comme un autre. On mourait sans gémir. On tuait sans frémir. Comme ça. Ni chaud ni froid. On en parlait le soir en jouant aux cartes, en buvant de la bière. Pas normal, ça. Ça laisse des traces. Pas tout de suite. Après. Longtemps après. Quand ceux qu’on a tués viennent nous parler la nuit. Les spectres. Ceux qui marchent en traînant leurs boyaux, la tête sous le bras, ou qui la cherchent sous nos lits et la réclament. C’est leur vengeance. Ils y ont droit. Normal. Et nos nuits durent plus longtemps que leur agonie. »

Deux amis qui ont partagé cette vie se retrouvent dix ans plus tard et Max, au service d’une riche veuve passionnée de chasse, propose à Skender à la demande de Madame, un contrat. Lui qui a tout perdu, sans un sou et incapable de s’occuper de ses deux fils, gagnerait trois millions en devenant le « gibier » que cette femme terrifiante chasserait, armée et accompagnée de ses chiens. Un mois de traque, et vraisemblablement la mort de Skender à la fin. Tout est minutieusement préparé et la chasse aura lieu en Roumanie, sur un immense domaine que la châtelaine possède.

Dans six mois. Et c’est là le sujet du roman : que va-t-il se passer pour les personnages pendant ce temps ? Comment vit-on quand on connaît la date de sa mort et ses circonstances ? Comment va se dérouler cette attente ? Ils sont trois tourmentés par un passé trop lourd.
Lucas Belvaux analyse leurs sentiments, leurs peurs, leurs questionnements. Il donne la parole aux membres du trio, mais aussi à la femme de Skender, à l’un de ses fils, ignorants du fameux contrat. Ils sont du côté de la vie, de la lumière. En regard, les pièces du puzzle d’un passé terrible composent peu à peu  le paysage intérieur plein de zones d’ombres de chacun des trois protagonistes, les « tourmentés ». Peut-on échapper à ses fantômes ? Donner la mort, qu’est-ce ? Comment comprendre ? La violence, l’horreur, le plaisir qu’on peut y prendre… Et la vie dans tout ça ?

L’écriture de Lucas Belvaux change au long du récit et perd peu à peu de sa hargne. La phrase s’allonge, se déploie plus largement. Signe d’apaisement ? Durable ? Je n’en dirai rien, évidemment, car l’auteur maintient jusqu’à la fin un suspens, qui pour une fois, mériterait vraiment son qualificatif habituel – « insoutenable ».

Un roman dont la construction est parfaite, l’intrigue inattendue et pour le moins surprenante  (quoique avec Lucas Belvaux, on ne devrait pas finalement tant s’en étonner) et une écriture précise, forte, inspirée qui épouse de manière quasi mimétique les développements de l’histoire.

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