Fiona Kidman, Comme au cinéma

L’avis d’Evelyne

Un demi-siècle d’histoire(s), des destins de femmes très forts, une maîtrise remarquable de la narration.

« Elle part », ce sont les derniers mots du roman. Partir pour survivre, fuir et espérer un autre avenir, meilleur peut-être ? C’est en tout cas la seule échappatoire envisagée par quatre femmes, la mère Irène, ses filles, Jessie, Belinda, et Janice. Fuite en avant, sans projet véritable. Pour sauver sa peau pourrait-on dire familièrement, dans l’espoir de se libérer aussi. De fait, elles prennent des risques qu’elles ne mesurent pas : urgence et nécessité font loi. Comme le dit leur frère Grant, « toutes ses sœurs s’étaient lancées dans le vide, chacune à sa manière ». Leur mère aussi qui, après le décès de son mari pendant la guerre, s’en va dans les champs de tabac avec sa fille Jessie.

Fiona Kidman suit de 1952 à 2015 l’histoire d’une famille, des femmes surtout, une mère et ses filles. Les hommes sont là plutôt comme des instruments du destin qui bouleversent leurs vies, pas toujours dans le mauvais sens, heureusement. La naissance d’enfants le plus souvent non désirés crée le chaos et les change profondément. Elles (sur)vivent aux vicissitudes grâce à l’amour maternel qui les anime. S’en sortiront-elles ? A quel prix ? Les belles histoires d’amour partent si facilement en fumée…

 Quatorze chapitres comme des temps forts de ces destins qui se perdent et se croisent. Leurs titres suggèrent plus qu’ils n’informent. Quand on a terminé la lecture du chapitre, on découvre la force, souvent métaphorique de la formulation. L’auteure accompagne ainsi le lecteur au fil des pages : « Particules de glaise », Courir dans le noir », « Une journée entière au cinéma ». Ce dernier est littéralement le titre du livre en anglais All day at the Movies. Au fait pourquoi ce titre ? L’une des filles, Belinda est cinéaste. Elle n’est pas la narratrice, mais peut-être ce regard distancié qui rassemble ce qui semble défait, « montant » les séquences disparates de ces vies, est-il tentative inconsciente de recomposition, quasi impossible puisqu’elle est elle-même victime ?   On peut imaginer aussi que le cinéma est une autre vie ? Celle où se réfugie Grant ? La femme qu’il aime a disparu : la retrouver ? Loin du réel, il imagine que « peut-être qu’il la trouverait là-bas dans l’espace. Comme au cinéma, le héros vient à la rescousse, sauve la femme égarée de la détresse ».

La disparition est ce contre quoi luttent les quatre enfants : les souffrances endurées dans l’enfance les ont obligés à fuir, à se cacher. La famille a éclaté. Peuvent-ils se retrouver ? Qu’ont-ils à partager sinon des souvenirs douloureux ? De lourds secrets que chacun cache, occulte d’abord pour essayer de vivre malgré tout et puis aussi parce que le sort se retourne toujours contre les victimes. Fiona Kidman les révèle peu à peu, de manière indirecte parfois. Plane toujours le doute sur les événements et leur gravité pour ceux qui ne les ont pas vécus. La disparition, c’est aussi au sens propre la leur, à la fois imposée et parfois recherchée.

Une famille éclatée, et des questions de filiation. Si le lecteur sait dès le début qui est le père des enfants, les enfants découvrent tardivement l’identité de leur géniteur. Le secret pèse sur eux sans même qu’ils ne s’en rendent compte.

Ajoutons ceci encore : pour qui ne connaît pas bien la Nouvelle-Zélande, ce roman est l’occasion de suivre et de comprendre ce pays. Tout cela par le biais des engagements des personnages et des retentissements que la situation politique, les institutions ont sur eux. L’auteure, née en 1940, parle de son pays avec une connaissance approfondie de son histoire. C’est une toile de fond en même temps qu’une explication de la vie de ses personnages.

Un demi-siècle d’histoire(s), des destins de femmes très forts, une maîtrise remarquable de la narration.

SABINE WESPIESER EDITEUR, 2019

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