Jean-Michel Espitallier, Cow-boy

« Tu n’as jamais vu de ports de mer ? – Non. – Tant mieux. Quand on voit, on n’imagine plus. Jean Giono, Que ma joie demeure

Imaginer

Ce roman est d’abord en effet un hymne à l’imagination, celle qui supplée à ce qu’on ne sait pas. Mais il n’est pourtant pas pure invention, puisqu’il s’agit de raconter la vie d’un grand-père bien réel. Comment habiter par l’écriture l’ellipse que constitue pour l’auteur le séjour en Amérique d’Eugène, son grand-père ? Parti, puis revenu, mais silencieux.

« Je vais vous raconter l’histoire d’un pauvre cow-boy solitaire. Même si, de cette histoire, je ne sais rien. »

Si l’histoire est impossible à raconter, faute d’éléments, pour autant elle existe bien ! Il s’agit moins de la réinventer que d’en faire l’origine d’une formidable plongée dans le temps, passé et présent, et d’une interrogation sur l’inconnaissable.   Comme un trou noir, la figure absente aspire et concentre, puis ouvre à nouveau la mémoire, les mémoires, devrais-je dire.

Des questions sans réponse et (donc ?) un foisonnement de la pensée qu’aucune limite n’arrête. Les grands espaces où vivent les cow-boys sont aussi ceux de l’esprit qui multiplie les images.

Profusion et densité

Or l’écriture de Jean-Michel Espitallier est d’une rare densité : elle ne se dilue ni ne se perd et maintient une tension constante du début à la fin du texte, au demeurant assez court. L’auteur tend pourtant à l’exhaustivité : l’anaphore, un procédé qu’il prise, les listes, de noms par exemple sont quelques-unes des formes qui révèlent cette profusion donnée à lire.  Il déploie aussi de longues phrases, non pas complexes, mais constituées d’une série de courtes propositions qui ajoutées les unes aux autres disent par exemple les occupations nombreuses d’Eugène qui donnent corps à la vie qu’il lui imagine. Dire, énumérer pour faire exister.

« Toutes choses qui font le quotidien d’Eugène. Parfois il y a l’orage, parfois c’est la canicule et les invasions de sauterelles, parfois il y a le vent qui fait rouler au ras du sol à des vitesses vertigineuses des pelotes de buissons secs et épineux arrachés au désert qu’on appelle ici le chardon de Russie, parfois il va au saloon avec d’autres vaqueros, question de s’amuser peut-être avec les filles ou aux tables de jeu, parfois il faut sortir le fourrage, rentrer le fourrage, guider les bêtes en tendant des longes de 200 mètres, parfois il faut aider les autres à manœuvrer un taureau sanguinolent pris dans les barbelés, il faut aider les autres à sortir une charrette versée dans le bas-côté de la route, il faut aider les autres qui rassemblent les bêtes pour la transhumance dans la Sierra Nevada, il faut aider à recompter  les longhorns ou les herefords qui partent à l’abattoir… » La description se poursuit sur plusieurs pages.

Par le déroulé de toutes ces occupations et par les détails donnés, l’auteur touche au biographique :  quelle a pu être la vie d’Eugène ? Une vie de cow-boy : « Après on ne sait plus très bien » : c’est ainsi que se conclut ce passage. C’est-à-dire une information générique et non individuelle. Mais il donne aussi à voir l’Amérique du Far-West : le roman est très documenté. Si l’on ne peut écrire la biographie d’un homme, de cet homme en particulier, l’histoire de l’Amérique, elle, est à portée de mémoire et de savoir. Une somme de connaissances, non pas développées, mais rassemblées et ordonnées  , et toutes susceptibles d’entraîner le lecteur vers d’autres lieux et d’autres personnages.

Le silence du récit familial

Il y a l’Amérique, la vie des cow-boys, puis le retour (définitif dans son esprit ?) et l’amour vécu au pays, la grand-mère de l’auteur. Cette femme qui n’a pas voulu/pu repartir en Amérique avec lui. « Alors, adieu soleil, cou coupé. Ici, fin du rêve américain. » (allusion à l’image poétique dans Zone d’Apollinaire, dont le texte commence par « A la fin tu es las de ce monde ancien »?)

« Comment se fait-il que son histoire n’ait pas alimenté jusqu’à saturation la mythologie familiale ?« 

Peut-être parce qu' »il trimballait trop de choses larges, vastes libres, qui ne pouvaient tenir dans les confinements étroits de cette tribu à chapelets »

« Après, tout se perd, et la légende californienne poursuit sa tranquille disparition dans le récit de la famille qui se tait. Comme un crépuscule qui tombe. « Dans les plaines du Far-West quand vient la nuit… »

Paysages avec figures absentes, c’est le titre d’un recueil de Philippe Jaccottet que j’emprunte pour conclure : l’écriture est nécessité quand interrogations, absences, ellipses dessinent un vide. Elle a le pouvoir de faire advenir ce qui n’est pas. Ou pas encore. Ou ce qui n’est plus.

Editions Inculte, 2020

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