Néhémy Pierre-Dahomey, Combats

Du compte-rendu à l’analyse, L’or des livres (rédigé par Emmanuelle Caminade) est un blog de critique littéraire qui s’intéresse à la qualité et à la singularité des livres sans tenir compte de leur médiatisation. Il ne se limite pas à l’actualité, même s’il privilégie les auteurs contemporains.


Combats, de Néhémy Pierre-Dahomey

Il y a un peu plus de quatre ans, je m’enthousiasmais pour le premier roman du jeune Haïtien Nehémy Pierre-Dahomey qui, grâce au souffle poétique de son verbe imagé, réussissait à animer une multitude de personnages hauts en couleurs et à éclairer les malheurs et les contradictions de son île natale. Dans un pays ravagé par le séisme de 2010, il s’y attachait aux pas d’une vaillante combattante allant au devant de son destin qui, après une tumultueuse odyssée migratoire avortée, se retrouvait dans ce « no man’s land » périurbain ayant donné son nom en titre à Rapatriés.

Son second roman Combats nous fait, lui, remonter à cette histoire méconnue du XIXe siècle permettant de comprendre l’incapacité à sortir de la pauvreté et à s’émanciper de la domination des puissants de la première république noire indépendante du monde, l’auteur nous plongeant cette fois dans la contrée rurale la plus reculée de la plaine du Cul-de-Sac.

C’est un roman plein de caustique ironie et de tendresse qui, malgré sa tonalité de conte populaire ou de parabole initiatique, met en scène nombre de personnages complexes et ne s’inscrit nullement dans un lieu indéterminé ou une temporalité mythique mais s’ancre précisément dans la toponymie du pays comme dans sa dure réalité historique.

Le Président J.-P. Boyer recevant le décret de Charles X reconnaissant l’indépendance de Haïti, le 11/07/1825
Le roman débute en février 1842 dans une île non seulement en pleine mutation mais en grande effervescence. Et il convient d’en préciser le contexte géo-politique.
Après l’indépendance proclamée en 1804, le pays s’était scindé en un royaume au Nord et une république au Sud avant que le Président de cette dernière, Jean-Pierre Boyer, ne les réunifie en 1820 puis conquière la partie est de l’île – auparavant colonie espagnole. Et La plaine du Cul-de-Sac dans sa partie Ouest, autrefois haut lieu de la monoculture de la canne à sucre vit, une fois les colons blancs éliminés, naître une nouvelle configuration sociale et ethnique générant de nouvelles fractures.
La France, fortement ébranlée par sa première défaite coloniale, conserva l’espoir d’une revanche jusqu’en 1825 où, « le bon Charles X », sous la menace de sa flotte, extorqua en dédommagement à la jeune Haïti le paiement d’une « dette d’indépendance » faramineuse, toutes les nations constituées, «impérialistes et missionnaires», ayant « opiné du bonnet à cette excellente idée ».

Aussi l’État central dût-il fortement recourir à l’emprunt et imposer des taxes drastiques à ses habitants, «garantissant une pauvreté durable pour les siècles à venir» (1). Et  « le gouvernement du tout dévoué Boyer » entreprit-il avec l’aide de l’armée l’application d’un Code rural permettant, entre autres, de réquisitionner les paysans pour la « corvée » – « qui n’est pas un esclavage »  puisque ces derniers « travaillent, sont maltraités et ne sont pas payés : mais en hommes libres » !
S’estimant plus ponctionné que les autres, l’Est du pays alors se révolte, réclamant sécession. Et bientôt au Sud (en septembre 1842), le Manifeste de Praslin appelle au renversement de l’armée du pouvoir en place …

1) Une dette ayant plombé de développement économique de l’île et pour laquelle l’économiste Thomas Piketty estime que la France doit maintenant à Haïti 28 milliards de $ de dédommagement : ici

Ludovic Possible, vieux propriétaire mulâtre dont la mère serait morte de honte après que son mari a engendré un «rejeton d’une Négresse des mornes», voue une haine implacable à son demi-frère Balthazar de douze ans son cadet qui le lui rend bien, les deux s’en voulant tant de leur filiation que de leur «nuance d’origine»(2).
Après la mort de sa femme, il s’est installé à Boën sur ses terres agricoles, devenant le notaire rattachant ces paysans isolés du monde au «simulacre national». Il y accomplit de plus officieusement ses nouveaux desseins éducatifs en accueillant sous sa tonnelle une multitude de gamins «dont la mystérieuse fille prénommée Aïda», une autre enfant de la honte à qui jamais personne n’a réussi à «apprendre le bavardage, les mots gratuits», son «silence intermittent» donnant du «relief à ses mots».
Pour établir une sorte d’oligarchie dirigeante façon chefs de village, il s’est associé à Timoléon, fils d’un vétéran de la guerre d’indépendance qui, avec hargne et verve militante, défend les intérêts des paysans. Quant à Balthazar, craint et détesté mais nécessaire, il protège le fragile équilibre de la plaine en manoeuvrant avec l’armée, prélevant «sa petite taxe irrégulière» pour la faire échapper au recensement et la rendre invisible aux perceptions d’impôts et aux rafles de la corvée.

2) «L’un mulâtre-mulâtre, l’autre mulâtre-quarteron comme souillé de Négresse»

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