Entretien de Dan Burcea avec Jean Pruvost

Nous reprenons un entretien de Dan Burcea avec Jean Pruvost, publié sur son blog LETTRES CAPITALES.
Nous le remercions pour ce partage.


Dan Burcea : Mon seul désir reste toujours le même: faire aimer au plus grand nombre de lecteurs la littérature, cet « unique miroir en mesure de contenir notre reflet sans se briser», comme le dit si bien un de mes auteurs préférés et ami, Yasmina Khadra.


L’éminent lexicologue Jean Pruvost publie L’école et ses mots – C’était comment avant les déconfinements, dans la collection Champion les Dictionnaires qu’il dirige aux Éditions Honoré Champion. Ce livre passionnant, assorti de nombreuses citations, retrace l’histoire souvent inattendue des mots de l’enseignement.

Jean Pruvost : « Transmettre aux lecteurs le plaisir des mots a été propice à un sentiment profond de sérénité et de joie partagée »

Après tant d’années consacrées à l’origine et à l’évolution des mots, comment le lexicologue éclairé que vous êtes pourrait définir la vie des mots ? Peut-on lui prêter le même parcours que celle de la vie d’un être vivant, soumis au passage du temps et suivant les mêmes étapes de naissance, de vie et de mort ?

C’est en effet une grande tentation, et c’était celle propre au XIXe siècle que notamment Littré défendait. Il imaginait en effet, comme d’autres linguistes de l’époque, qu’à l’échelle de l’histoire de la langue française, il fallait distinguer une période d’enfance, le Moyen Âge, puis avec la Renaissance s’instaurait une sorte d’adolescence, désordonnée, foisonnante, illustrée, par exemple, par la langue de Rabelais, de Ronsard. Puis venait une période de maturité avec le XVIIe siècle, mais aussi le XVIIIe, correspondant à la grande période classique, marquée par une langue normée et raisonnée. Enfin, selon Littré, la langue en tant qu’organisme entrait dans une nouvelle phase au XIXe, organisme vieillissant, elle commençait à s’éroder… Cette perception était pour le moins pessimiste. Et vous remarquez que Littré décrit surtout la langue du XVIIe et du XVIIIe, la langue, selon lui, à son sommet.

Cette perception darwiniste, influencée aussi par le positivisme, n’est plus concevable aujourd’hui, même si le regret de la langue d’hier reste un réflexe constant des générations les plus anciennes d’une période donnée. On a d’ailleurs peut-être besoin de ce double réflexe, celui, marqué par l’adolescence consistant à néologiser, et celui, à l’autre bout de la vie, de la génération ayant beaucoup d’expérience et cherchant à ne pas faire fi de la tradition et à bien la transmettre.

En fait, il y a des mots qui traversent les siècles en restant pour ainsi dire intacts sémantiquement, comme « emplâtre » ou, en ne cessant de s’enrichir, des mots comme « nature », ou encore « dette » pouvant récemment être « grise », ou encore à l’ « empreinte » devenant « carbone »… Et puis d’autres mots sont liés à telle ou telle technique nouvelle, à tel moment, mais devenant finalement désuète ou disparaissant. Ces mots sont alors progressivement voués à l’oubli : le « magnétoscope », la « disquette », la « cassette » par exemple. Il peut par ailleurs y avoir des rebondissements étonnants. Ainsi, qui pouvait prévoir que le mot « confinement » reviendrait au-devant de la scène, avec même des dérivés, « déconfinement », « reconfinement », etc. Il faut donc simplement constater que les mots vivent au fil de l’histoire, et sont par conséquent soumis à son évolution et à de possibles retours, imprévisibles. L’accueillance avait disparu, et voilà que pour les audioprothèses, il ressuscite…  Un écrivain peut soudain remettre en selle un mot d’hier. Et une maladie peut populariser des mots très anciens et qui étaient réservés à un univers professionnel : l’écouvillon, par exemple…

Cela dit, il y a pour les mots des épreuves plus brutales que celle de l’érosion du temps et de l’usage. Je pense, par exemple, au changement brutal de notre monde pendant cette période pandémique qui risque de bouleverser ses nappes sémantiques. A-t-on déjà connu dans l’Histoire de tels moments et comment les langues ont-elles réussi à garder leurs qualités essentielles pour rendre compte de notre humanité ?

Chaque grande crise, nationale, internationale, chaque grand conflit, chaque pandémie en l’occurrence, peut entraîner en effet des vagues charriant des mots qui vont se déposer dans l’« état de langue » du moment, comme disent les linguistes. Quelques mots repartiront avec la vague, d’autres demeureront dans la langue. C’est toujours très difficile d’établir des pronostics au moment où la vague déferle. Quels mots en se retirant laissera cette vague ? Une vague qui peut se faire raz-de-marée au moment d’une guerre mondiale ou d’une pandémie. 

[…]

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