Julie Ruocco, Furies et Charif Majdalani, Dernière oasis

Deux lectures proposées par Vincent Mespoulet.

Un entretien enregistré à la Maison de la Poésie à Paris avec Julie Ruocco.

Je viens de lire coup sur coup d’une seule traite deux romans de la rentrée littéraire qui ont plusieurs points communs quand bien même ils sont très différents. Je vous invite à les découvrir. Ils sont tous les deux édités chez Actes Sud, ils explorent la situation de la Syrie et du nord de l’Irak au moment où Daech/Isis/Etat islamique y commettait ses crimes mais surtout ils utilisent dans leur ressort narratif la thématique du trafic des antiquités à travers les figures de ses personnages principaux : Bérénice, une archéologue française dévoyée qui s’est mise au service d’un oncle à la tête d’un réseau d’exfiltration des artefacts. Raphaël, un historien de l’art libanais reconnu, spécialiste des expertises pour le compte de grands collectionneurs internationaux acquéreurs d’objets frauduleux aux mains du califat et/ou de dignitaires corrompus, qui se tient sur un fil du rasoir entre ses activités professionnelles habituelles et les zones grises qu’il explore en se tenant à la frontière de la légalité.

Cette présence de figures romanesques liées à l’archéologie ne manquera pas d’intéresser Muriel Garsson qui prépare avec Barbara Cassin une exposition très attendue au musée d’archéologie méditerranéenne de Marseille sur les « objets migrateurs » et la spoliation des biens culturels.

Le roman de Julie Ruocco (qui sera présenté aux Correspondances de Manosque) s’appelle Furies. La figure mythologique des Furies, des Erinyes, dont Bérénice détient une effigie en pendentif autour de son cou, volée sur un chantier de fouilles près de Thessalonique, sert de fil conducteur à la narration entre le désir de justice porté par certains protagonistes du roman et le déchaînement de la vengeance omniprésente avec toutes les formes de violence qui l’accompagnent. On suit les péripéties de Bérénice entre Kilis à la frontière turco-syrienne, Afrin et le Rojava pendant que toute une autre partie du roman centrée sur l’autre grand personnage, Asim, s’inscrit à Idlib, ville martyr contrôlée par Daech. C’est un roman sensible et très riche, peut-être même un peu trop, tant on sent le désir chez l’auteure d’embrasser de nombreux thèmes à la fois, des débuts de la révolution syrienne en 2011 jusqu’à la question actuelle des femmes européennes djihadistes et leurs enfants dont le rapatriement est refusé par les pays européens après la défaite du califat à Raqqah, pour rendre compte de la complexité et de l’horreur de la situation et pour amener son héroïne Bérénice vers une forme de rédemption après sa rencontre avec Asim, le pompier syrien devenu fossoyeur des corps mis à mort et gardien de la mémoire des vies minuscules broyées qu’il fait revivre en devenant fabricant de faux papiers.

Le roman de Charif Majdalani s’appelle Dernière oasis. L’oasis en question est celle de Cherfanieh dans le nord de l’Irak en 2014-2015. Ce lieu où le personnage du roman va séjourner pendant quelques mois fonctionne comme l’œil du cyclone dans une fausse tranquillité remplie d’incertitudes, au moment même où Daech s’apprête à s’emparer de Mossoul et de la province de Ninive. C’est l’occasion pour Charif Majdalani d’élaborer toute une réflexion sur sa conception de l’histoire, sur la manière vaine dont elle essaie de rendre compte du chaos et du désordre quand ils surviennent, son côté illusoire de tenter d’expliquer par la concatenatio, par l’écheveau complexe et mouvant des causalités et des conséquences quand surgit un événement qui fait date, un turning-point. Ces considérations ponctuent le récit à plusieurs reprises et passent d’abord par les discussions contradictoires entre Raphaël le héros du roman et le supérieur d’un couvent syriaque qui est une espèce d’oasis dans l’oasis, puis par l’enquête de Raphaël autour d’un attentat qui s’avère ne pas en être un. Ce motif du faux attentat apparaît d’ailleurs aussi dans le roman de Julie Ruocco. 
Pour Raphaël, l’histoire est gouvernée par l’aléa et par l’entropie. Autant il a raison de combattre l’historicisme, la vision déterministe, mécaniste et téléologique du supérieur du couvent, pour qui l’histoire est cyclique et se répète, autant il abuse de l’effet-papillon avant de finir par en douter quand il découvre cinq années plus tard la vérité autour des événements dont il fut témoin et acteur. Quand tout s’effondre autour de lui, Raphaël est obsédé par les contrefactuels, par l’histoire des possibles et des futurs non advenus si l’on reprend le titre du beau livre de Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou. Et comment ne pas penser justement en parlant d’effondrement au livre précédent de Charif Majdalani l’année dernière : Beyrouth 2020 : Journal d’un effondrement . A ce titre, le nouveau roman de Charif Majdalani intéressera aussi très sûrement les historien.ne.s pour comprendre comment nos contemporain.e.s conçoivent l’histoire quand le présent devient illisible, s’efface entre passé et futur, et que le chaos règne partout autour de soi


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