François-Henri Désérable, Mon maître et mon vainqueur

Nous reprenons un entretien de Dan Burcea avec François-Henri Désérable, sur son blog LETTRES CAPITALES. 
Nous le remercions de ce partage.

Ce roman a obtenu le Grand Prix de l’Académie française en 2021.

Dan Burcea : « Mon seul désir reste toujours le même: faire aimer au plus grand nombre de lecteurs la littérature, cet « unique miroir en mesure de contenir notre reflet sans se briser », comme le dit si bien un de mes auteurs préférés et ami, Yasmina Khadra. »



Par son troisième roman, Mon maître et mon vainqueur, François Henri Désérable prouve sa capacité incontestable de sublimer la fragile condition humaine en la greffant sur cette volonté « d’échapper au réel, le piètre réel que désavoue la fiction de l’ivresse » qu’il va emprunter à Tina, son héroïne. Son livre est en effet ce mélange d’enivrement amoureux et de rêverie poétique, le tout raconté dans le cadre surprenant d’un compte-rendu formulé par le narrateur devant un juge d’instruction.

Entre fait divers et immersion dans la poésie touchant de près les frissons romantiques et le suspense du polar, votre roman se penche sur la relation entre le factuel et le fictionnel. Comment est-il né ?

Ce roman est né d’un chagrin d’amour. On sait qu’il existe d’innombrables moyens de surmonter un chagrin d’amour – écrire des poèmes par exemple. Ça n’est pas très original : qui n’a pas déjà composé quelques vers après avoir eu le cœur brisé ? C’est d’un banal… Et c’est ce que j’ai fait, à la différence près que j’avais dans l’idée de le publier, ce recueil de poèmes. Et puis je me suis ravisé, j’ai pris certains de ces poèmes que j’ai enrobés de fiction – d’où ce roman, histoire fictive d’une passion pas si simple, énième variation d’un amour réciproque malheureux, où je tente de restituer l’indicible émoi d’un amour impossible.

Son titre emprunté à un vers de Verlaine atteste cette cohabitation par laquelle « un Clairfontaine à grands carreaux de quatre-vingt-seize pages » devient pièce à conviction dans l’enquête. Que dit ce titre sur la perspective que vous avez souhaité donner à votre roman ?

Ce roman s’est tour à tour appelé Chiaroscuro, Palimpseste, Bien à toi, Une humide étincelle, Rien ne passe après tout… Pas un seul de ces titres ne m’était satisfaisant. Et puis une nuit, à Rome, je lis un recueil de Verlaine et je tombe sur ces vers :
« Est-il sensible ou moqueur,
Ton cœur ?
Je n’en sais rien, mais je rends grâce à la nature
D’avoir fait de ton cœur mon maître et mon vainqueur » 

Eurêka ! Je tenais mon titre. Pour moi, ce titre dit l’amour comme « assomption démentielle de la dépendance », selon la définition de Barthes. J’aurais peut-être pu trouver autre chose, mais qu’y puis-je si Milan Kundera s’est accaparé tous les meilleurs titres ? Car enfin, ce roman j’aurais tout aussi bien pu le titrer La Valse aux adieux ou Risibles amours

Mais revenons, si vous voulez bien, aux faits, à l’histoire passionnelle de Vasco et Tina.  Pourquoi le juge devant lequel est convoqué votre narrateur en sa qualité d’ami des deux protagonistes dit que cette affaire est « un véritable casse-tête » ?

Cette affaire est pour le juge un casse-tête car nous avons un homme, Vasco, qui est mis en examen et qui refuse de dire quoi que ce soit, au prétexte que tout ce que le juge doit savoir se trouve dans un cahier sur lequel il a écrit des poèmes. Il ne veut pas parler mais répète en boucle le prénom de Tina, qui pas plus que lui n’a l’air disposée à aider le juge à résoudre l’enquête. Voilà pourquoi il va convoquer leur ami commun, qui est le narrateur de cette histoire, et qui va l’aider à dénouer les fils de cette passion amoureuse en se faisant l’exégète du recueil de poèmes.

En effet, car si les témoignages sèment plutôt la déroute, ces paroles de Vasco renvoient clairement vers son fameux cahier. Que contiennent ces poèmes ?

Ces poèmes sont protéiformes : il y a là des sonnets tout ce qu’il y a de plus classique, en alexandrins, avec alternance des rimes masculines et féminines, etc. ; mais aussi des quatrains en hexasyllabes ; des haïkus ; un pastiche d’un poème de Desnos… Le tout dit en rimes et en rythmes l’amour qui a lié Vasco à Tina. Mais il faut parfois les déchiffrer, ces poèmes, d’où le rôle du narrateur qui a juré devant le juge de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité – qui n’est pas toujours l’opposée du mensonge (vaste sujet que j’avais déjà exploré dans mon précédent roman, Un certain M. Piekielny, où je me demandais si le mensonge n’était pas une variation subjective de la vérité).

Pourriez-vous dans ce contexte faire un court portrait de Vasco, cet être tourmenté ?

C’est un homme d’une trentaine d’années, tout à fait banal. Il est célibataire, gagne sa vie comme conservateur à la Bibliothèque nationale, et vit dans une petite maison à Montmartre qu’il lui arrive de sous-louer pour payer son loyer. Tout va bien dans sa vie jusqu’au jour où il s’éprend de Tina, comédienne et mère de jumeaux dont elle s’apprête à épouser le père. Pour elle, Vasco va dérober le cœur de Voltaire, acheter aux enchères pour une somme qu’il ne possède pas, le revolver avec lequel Verlaine a tiré sur Rimbaud, etc. Sa vie bascule dans l’irrationnel. Pourquoi ? Parce qu’il est en proie à une passion amoureuse. Et qu’est-ce qu’une passion amoureuse ? C’est la raison qui rend les armes.

Il faut dire aussi que la vie de Tina est elle-même plongée dans la fiction. Il y a chez elle « une volupté à se laisser ensevelir sous les mots ». Que pouvez-vous nous dire de son amour pour la poésie, mais surtout pour celles de Verlaine et Rimbaud ?

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