Yasmine Khlat

Yasmine Khlat, nous offre un texte inédit : Normandie, 1993

Pour mieux la connaître, vous trouverez après le texte, des liens, un article de René de Ceccatty, paru dans Les Lettres françaises (décembre 2020) intitulé « Trois femmes puissantes » et un enregistrement radiophonique.

Cet amour, son dernier roman est paru aux éditions Elyzad (2020).

A écouter aussi ici, sa très belle lecture d’Egypte 51 sur la scène de la Maison de la poésie à Paris, en septembre 2020, avec Macha Gharibian (pianiste et compositrice) et Carlos Chahine, (acteur et réalisateur).


Normandie, 1993.

Entre Normandie et Bretagne, juste à la lisière entre les deux, la mer à force d’être grise devient aux abords du soir une entité abstraite qu’il faut aller chercher au bas du ciel. Les pieds-nus, nous avançons tous deux dans cette immensité où le sable, l’iode, le cri des cormorans, les silhouettes qui se profilent, tout a un même éclat argent. Je le devance, marchant vite, les yeux fermés vers l’ouverture du ciel.

La maison que nous avons louée se trouve à l’intérieur, à la campagne. Le parquet est de chêne, les meubles sont massifs et lustrés. J’aurais aimé, bien sûr, comme au Liban, le sol de marbre sur lequel j’aurais déversé de l’eau. Le tablier remonté sur la hanche, les pieds dans le soleil, j’aurais vidé le seau sur la terrasse par gestes amples. Il y aurait eu des plantes, de la terre à remuer, du jasmin à protéger du vent. Il y aurait eu dehors l’arbre géant, décapité par un obus, et au loin la ligne bleue des montagnes mourant dans la mer.

Ici, cette odeur de cire, des tableaux aux scènes champêtres, des chaussons qu’il faut revêtir pour ne pas abîmer le parquet. C’est étrange. La nuit est venue. Il n’y a pas de téléphone. Le silence de la campagne. Un cri d’oiseau. Un braiement dans l’étable voisine. Louis m’a dit tout à l’heure :

‘ Ça me fait mal d’être avec toi.’

Je l’ai laissé dîner seul. J’étais étendue et je pensais à vous. Du lit où je me trouvais, j’entendais le bruit de sa fourchette sur l’assiette et cela me tordait de douleur. Cette solitude dans laquelle il était. Je pouvais l’apercevoir à travers un jeu de vitres. Ce profil aimé, ce corps si familier, déserté par moi- même qui pourtant le regarde et souffre de l’aimer. Il s’est étendu sur le canapé sans livre et sans musique. Il n’y a pas de télévision. Á quoi pense-t-il ? Peut-être se sent-il seul. Pourquoi, dites-moi, cette tristesse terrible en moi, cette compassion comme si notre séparation était inéluctable alors qu’hier encore malgré les disputes, les mots blessants, j’étais confiante en nous comme un enfant.

Ce matin je suis allée au marché et j’ai acheté des poires, des oranges, du raisin, des herbes et du poisson. J’ai acheté aussi avec les olives noires, des piments rouges dont je ne sais que faire. Ils sont là, sur la table, comme une note discordante dans la cuisine rangée et lavée.

Au retour du rivage, je me suis déshabillée devant la glace. Il faisait bon ainsi dans la pénombre. Mon corps m’a semblé avoir retrouvé une certaine beauté. J’ai maigri et puis cette blancheur comme un appel. C’est à peine s’il (mon corps) n’exige pas des soins comme ceux que l’on prodigue à la promise dans certaines traditions, à la veille du mariage. L’huile en massages pour la douceur de la peau, la pénombre pour l’éclat. La pâte translucide de sucre et de citron pour épiler le corps. N’avais-je pas planifié dans cet espace que vous appelez ‘ la fantasmagorie du patient’ de vous aimer après la fin de l’analyse. Comme je l’appelle de mes vœux. Comme prompte va être ma guérison. Oui, je veux me préparer, me laver, me parfumer ; comme le corps d’une morte dit en moi une voix. Non, pour le désir, réplique l’autre. Mais quelle virginité aurais-je à vous offrir, vous qui savez de moi presque toutes les blessures. Qu’aurais-je à vous offrir sinon l’espace préservé de ma souffrance. Je vous le donne, vous entendez, je vous le donne à corps perdu.


Portrait et chroniques

Sur le site de La Maison des écrivains et de la littérature, une page consacrée à l’autrice.

L’Institut français propose aussi un portrait de Yasmine Khlat ici.

Enfin Les Lettres françaises (décembre 2020) publie un article de René de Ceccatty, sous le titre « Trois femmes puissantes ». Yasmine Khlat est l’une d’elles.


Cet amour, son dernier roman, paru en 2020 aux éditions Elyzad

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