Velibor Čolić, traducteur des poètes de Bosnie-Herzégovine

© Hélie

Velibor Čolić a publié de nombreux livres (chez plusieurs éditeurs, dont Gallimard pour les derniers). Il a cependant choisi de répondre à notre Carte blanche en tant que traducteur et de nous faire découvrir la poésie de son pays d’origine.

Quelques informations sur l’auteur

Une présentation très complète sur le site du festival Étonnants Voyageurs de Saint-Malo : C’est sans doute la guerre qui a fait de Velibor Čolić, né en 1964 en Bosnie, dans une ville qui aujourd’hui n’existe plus, un écrivain à part entière. Enrôlé de force dans l’armée bosniaque aux pires moments de la guerre, il est témoin des abominations commises dans les tranchées et les villages « ethniquement purifiés ». Réfugié en France, il s’attache à combattre, par la littérature, le désarroi extrême de ceux qui ont vu abolir toute humanité en l’homme. Lui qui, lors de son tout premier cours de français, avait inscrit « Goncourt » dans la case « projet de vie », rend dans ces récits un formidable hommage à la langue française. Dans son dernier roman, Le Livre des départs (Gallimard, 2020), il partage le terrible sentiment de déréliction et l’errance sans espoir des migrants, à travers le récit de son propre exil. Texte à la fois déchirant et plein de fantaisie, Velibor Čolić nous plonge dans les désirs et les peurs de ceux qui n’ont pu rester chez eux. Lire la suite.

Une émission à écouter : France Culture Tout un monde par Marie-Hélène Fraïssé


En fin d’article, des vidéos (La Grande Librairie, Le banquet du Livre)



JUKE-BOX MEMORIES
Poètes contemporains de Bosnie-Herzégovine
Choix et traduction du bosnien, croate et serbe par VELIBOR ČOLIC.


« Les traducteurs sont de gentils douaniers. Depuis longtemps j’essaye de faire de petits ponts littéraires entre mes deux langues.  Cette série de traductions, je l’espère, n’est qu’un début. J’ai traduit des poètes actuels du territoire de la Bosnie-Herzégovine. S’il y a un petit écho, j’essaierai d’en traduire d’autres. Le seul critère est (et comment faire autrement ?) mon goût littéraire. »

Ahmed Burić (1967)
Écrivain, journaliste, musicien. Il vit à Sarajevo.

Je ne savais pas ce qui comptait dans la vie

Ce n’est pas que je me disculpe ici devant les tours de la nouvelle Babylone, celui qui voit dans le
ciel un espace possible pour la rédemption des péchés, des vapeurs polluées émanant des
fratricides ou des infanticides.

Je ne savais pas ce qui comptait dans la vie : la naissance, la circoncision, le baptême, le mariage
et la mort.

Je ne savais pas ce qui comptait dans la vie, le plus important pour moi, était de commenter les
matchs de foot et de raconter des anecdotes sur des musiciens dont je n’aurais jamais pu égaler le
talent. il était plus sérieux important pour moi de corriger les mauvaises choses que d’en voir les
bons côtés.

Je ne savais pas ce qui importait dans la vie. Je craignais plus de trahir mes amis que ma patrie.
Moins de publier un livre que de raconter ou d’entendre une bonne histoire.

Je ne savais pas ce qui comptait dans la vie : j’aimais la plupart du temps en vain – le véritable
amour n’est-il pas juste cela ? – Je n’ai pas participé à la création de programmes nationaux, ni de
programmes de télévision ou de programmes informatiques. Je suis le dernier enfant de la
dynastie Gutenberg qui touche le papier avant d’ouvrir un lien. Dans mon rêve, les lettres se
mêlent à des images en décomposition

Je ne savais pas ce qui comptait dans la vie. Je suis celui qui sait tout et qui n’est sûr de rien, et
qui comprend qu’avoir signifie perdre, souvent au même moment, le plus souvent tout le temps

Je ne savais pas ce qui comptait dans la vie. Je suis debout dans le désert, le sable passe entre mes
doigts, mon visage et mes yeux sont venteux, je serai là pendant un moment et je disparaîtrai telle
l’image d’une oasis, comme un mirage dans le désert.
Je en savais pas ce qui comptait dans la vie.
Mon nom est Ahmed, le fils du désert né après l’assèchement de mon monde.
Je ne sais pas ce qui comptait dans la vie.
L’unique chose que je sais : tous les poèmes sont des larmes de Bonhomme de Neige.



Mile Stojić (1955)
Poète, journaliste et essayiste. Il vit à Sarajevo

Budapest

J’aime me promener sur les places des grandes métropoles
d’anciens empires, étouffées par des bijoux baroques comme
l’or lourd desséché qui presse le sein flétri d’une vieille femme.
Et le Danube qui lave leurs visages fatigués.

J’aime marcher dans les métropoles impériales
où sur les places le rencontre mes herzogs
bustes de mes propres princes, Zrínyi Miklós, Jelacic Joseph.
Ce dernier a écrit des ballades d’amour.
Connues pour la cruauté de leurs yatagans.

J’aime regarder sur les toits verdâtres de la ville
depuis les terrasses des collines environnantes de Bouddha ou de Kahlenberg.
La Place des Héros Hősök tere, Heldenplatz,
Comment ils parlent de moments de gloire éphémère
sur laquelle l’aigle charognard déploie ses ailes.

Parfois je pense qu’il serait bon d’y rester.
Chercher l’asile politique et passer le reste du siècle.
Près du monument à la malheureuse reine Erzsébet
dont le fils s’est tué et dont le mari l’a trompée
alors sentez-vous als Schöne ist nichts
als des schrecklichen Anfang

J’aime marcher dans les métropoles impériales.
Dont le nom me rappelle la présence constante de la peste.



Faruk Šehić (1970)
Écrivain et poète. Il vit à Sarajevo.

Quand j’ai vu pour la première fois un morceau de crâne humain

J’avais vingt-deux ans
nous venions d’arriver à la ligne de front
Décembre a apporté un hiver sec
les feuilles couvertes de givre
craquaient sous nos bottes militaires
c’est sur le sentier des chèvres
que j’ai vu
quelques gouttes de sang
morceau de crâne humain :
à l’extérieur une touffe de cheveux
à l’intérieur, une surface rugueuse
visqueuse et lunaire,
c’était tout ce qui restait sur terre
de Šarić Seduan.



Tanja Stupar Trifunović (1977)
Poétesse et écrivaine, elle vit à Banja Luka.

Quand tu meurs, tu n’as plus besoin de rien
même l’amour des proches devient un fardeau qui s’évapore sous le soleil brûlant
est-ce que ces tiges fragiles m’ont gardé dans ce bosquet épineux
est-ce que mes yeux ont perçu à tort un amour parmi les faibles qui me réveillera le matin
ai-je confiance en toi et dans les oiseaux qui assemblent maintenant leurs nids avec tant de soin
et en ce soleil qui promettait l’éternité aux jeux d’enfants parmi les fourmis et les
coléoptères
est-ce que je me suis donné à tout cela et avec mes lèvres et mes paumes touché les surfaces de ce
doux horrible
remplissant de moi-même ce petit sous-marin (je suis doucement porté par les bras de mes fils
mais je suis déjà ailleurs)
je dors, je viens de casser le front du matin avec un soutire
Dieu nous a-t-il sauvés un par un de son souffle et nous a-t-il transporté de l’imagination à la
réalité
je voyage maintenant dans le sens inverse
et comme si j’étais un extraterrestre, rien de terrestre n’est utile dans cet envol
de jouets amusants comme des pelles, de fleurs en plastique et d’une ancienne fusée en bois
ici on se dit adieu car aucun de vous ne comprend mon langage de saints déchus qui sont à
nouveau élevés à leur place et privés de parenté avec les choses
qui perdent du volume
Devenant plus léger dans un cosmos qui tremble doucement comme les derniers battements de mon
coeur
doucement si tranquillement
que personne n’a entendu
quand il a sauté de l’autre côté



Darko Cvijetić (1968)
 écrivain et poète. Il est dramaturge et metteur en scène au Théâtre Prijedor, Bosnie-Herzégovine.

Dans le jardin

Vous pouvez reconnaître les tueurs par les os de ceux qu’ils ont tués.
Ils les chauffent et les gardent, ils les emportent avec eux,
car leur viande sans la chair peut aller uniquement au ciel.
Dans les mots qui gémissent gouttes de graisses se sont infiltrées.
Lorsque tu touches ton visage, il reste toujours de la glaise sur tes cuticules.
L’oiseau baissa la tête sur sa poitrine comme pour tenir un violon sous son bec
ou un bavoir maculé par les ombres de la forêt.

La jeune pauvre nourrice des jumeaux aristocrates sent à l’instant qu’une minute plus jeune
enfant est mort –
dans son sein gauche un chemin est battu.
Le pin déchire une clairière – le murmure et le shabbat du monde.
Les aboiements des chiots, que ma fille trouvera l’hiver prochain, sont toujours faits de la
terre.
Des flocons de pain tombent de la bouche de grand-mère.




Enregistrement au Banquet du Livre, à l’abbaye de Lagrasse (Aude), « Écrire sans pays »


La Grande librairie, avril 2020

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