Le projet Bowary (IV, Laure Limongi)

En 2021, dix autrices et auteurs réduisent Madame Bovary en 280 tweets,
à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Flaubert.

Le projet est porté par l’association Baraques Walden,
en partenariat avec le festival Terres de Paroles et le Département 76.

Le projet Bowary est labellisé Flaubert 21, bicentenaire de la naissance de l’auteur de Madame Bovary.


Quatre autrices et six auteurs, une bande à l’assaut de Madame Bovary, c’est le projet #BOWARY.


« Car BOWARY, c’est nous ! »

Les dix auteurs et autrices : Julia Kerninon, Arno Bertina, Emmanuel Renart, Laure Limongi, Fabrice Chillet, Agnès Maupré, Frédéric Ciriez, Maylis de Kerangal, Vincent Message.
C’est au tour de Laure Limongi

du 23 avril au 20 mai | 085 à 112

085. Ses nerfs s’éveillent à l’angélus comme une étoffe électrique au moindre toucher, prête à se coller à toute peau. C’est le printemps tiède et sensuel qui, d’un mouvement de balancier, rappelle les plaisirs passés en en faisant espérer de nouveaux, toujours plus inattendus.

Die Sinnlichkeit, Franz von Stuck, circa 1889.

086. Emma respire l’air sucré, Emma soupire, se souvient, caresse d’un geste nonchalant le grain de sa peau, aussi fin que le papier de ses romans préférés. Emma s’égare mais elle ne le sait pas, perdue dans les bocages normands comme dans les scénarios de ses vies rêvées.

Jean-François Millet, 1853.

087. Dong, dong, la cloche sonne, les près verdissent, les fleurs pointent, les animaux s’ébattent, les bourgeois achètent avidement, Charles Bovary se démène pour gâter sa femme, l’apothicaire Homais répand ses certitudes, les paysans et les ouvriers souffrent ; Emma désire. 

Gustave Flaubert adolescent par Caroline Franklin-Grout, 1883.

088. Emma palpite comme palpiteront les rubans de madame Arnoux, Flaubert transpose à la fois dans le livre ses élans de jeunesse – le romantisme – et ses emportements présents – l’ironie – : ses révoltes politiques, son aversion des idées reçues et de l’esprit bourgeois.

Photo: atelier Nadar, 1870-1890.

091. Tout devient laid avec le départ de Léon, sa fille encore davantage. Emma repousse ses tendres sollicitations, la petite Berthe tombe et s’ouvre la joue. Le sang jaillit. Les grosses larmes rondes qui roulent sur le visage de l’enfant reflètent l’indifférence de sa mère.

Gravure1937

094. Puis Emma se distrait par la dépense, entasse et commande, de frivolités en fantaisies, rubans et onguents, velours et parfums, beaucoup, beaucoup d’étoffes, beaucoup de livres aussi, tout est commencé, rien n’est vraiment fini, ni travaux de couture ni ouvrages savants.

Gravure: A Dream of fair Women, John Everett Millais, 1857.

097. Ce sont les romans, les responsables, c’est sûr, les romans dont Emma se nourrit et qui ont colonisé son esprit. Ce sont les romans le poison, ils diluent la morale dans les excitations faciles, inventant des chemins enchantés, des licences débridées qui n’existent pas.

Image 1813.

100. Flaubert instille ainsi déjà le spectre destructeur de la tromperie avec ce jaune partagé par Rodolphe – les gants donc les mains avides de parcourir son amante – et Emma – sa jupe, tous ses mouvements de sa taille à ses chevilles. Les corps s’enlacent déjà, discrètement.

Pierre Noël, illustration pour Madame Bovary,
éditions Gründ, 1941.

103. Les comices agricoles, sorte de @Salondelagri culture du XIXe siècle, sont organisés dans la région, événement majeur, effervescence tant pour les cultivateurs que pour les notables, concours et fête, costumes et banquets, lampions et guirlandes, foule endimanchée.

106. Emma est déjà accrochée au bras de Rodolphe avant même que leur jeu de séduction ne débute vraiment. Déjà offerte. Les discours officiels comme les effluves de campagne – du fleuri au lisier – portent les assauts du séducteur qui oscille de l’assurance à la vulnérabilité.

Sibylle von Jülich-Kleve-Berg (princesse de Clèves?), par Lucas Cranach l’Ancien (1526).

109. Emma Bovary flanche tandis que les prix agricoles s’égrènent, au milieu de la paille et des plumes, des clameurs et des relents, on ne lui avait jamais parlé comme à une héroïne de roman, et certainement pas son taiseux de mari, elle sent le sang battre dans ses veines.

Ouroboros, ms byzantin

112. Tout finit toujours en banquet, gras et bruyant, en ivresse et en feux d’artifice un peu mouillés. Tandis que Rodolphe tourne autour de sa proie, le peuple ripaille et la pyrotechnie défaille alors même qu’on avait choisi en bouquet final un serpent qui se mord la queue.

Estampe, XVIIe siècle.

089. Emma souffre mais le reflet qu’elle renvoie est celui d’une bourgeoise capricieuse, même le curé refuse d’écouter ses plaintes, obnubilé par ses ouailles laborieuses. Si madame a mal, c’est qu’elle aura trop mangé. Il suffira d’un verre d’eau fraîche agrémenté de cassonade.

Publicité 1890.

092. Emma se sent plus seule que jamais, s’isole en héroïne romantique de bluette. Elle soupire et ne voit plus ce qui l’entoure, attife son chagrin d’excentricités vestimentaires, se coiffe savamment et surjoue sa passion et sa douleur, telle une starlette de téléréalité.

Saturno devorando a un hijo (détail), Francisco de Goya, 1819-1823.

095. Emma devient ogresse, monstre d’excès, vivant sans horaires, soutenant des défis stupides dignes de Bouvard ou Pécuchet que Flaubert créera ultérieurement, son indéniable beauté se fige en un rictus d’avidité et de début d’aigreur. Sa mélancolie devient désespoir et s’ancre.

Estampe: Exécution de Marie Stuart, d’après John Francis Rigaud, 1790.

098. Emma lit Paul et Virginie, Chateaubriand, les romans historiques de Walter Scott, la poésie de Lamartine et l’histoire de Marie Stuart qui la fascine, cette reine d’Ecosse et de France, poète aussi, amoureuse, décapitée avant de pouvoir conquérir le trône d’Angleterre.

Utagawa Kuniyoshi, circa 1845

101. Rodolphe, attisé, en rêve quelques minutes plus tard sur le chemin bucolique qui le ramène à son château – tandis qu’Emma le suit des yeux, ne se doutant pas que l’élégante silhouette est celle d’un prédateur. Aux antipodes des indécisions de Léon, Rodolphe entreprend.

Femme assise dans un fauteuil (détail), Picasso.

104. Fanfaronnades et affirmations doctes, préoccupations hygiénistes d’une époque qui encense la saine campagne, récits de réussites édifiantes, ragots de faillites… l’effervescence des comices agricoles bruisse de paroles entrelacées, et madame Bovary a mis un chapeau vert.

Portrait présumé de Marie-Louise O’Murphy, François Boucher, 1752.

107. — Faisons fi de la morale étriquée, chuchote Rodolphe à Emma parmi les annonces des comices, seule compte la morale supérieure
— fumiers
— celle de la passion car Emma, je suis à vous, mon cœur
— et le premier prix du bélier mérinos
— mon cœur ne bat que pour
— 70 francs

Henri Brispot (1846-1928), Les Comices agricoles (musée de Lisieux).

110. Et pendant qu’Emma et Rodolphe roucoulent, une vieille dame reçoit un prix de 25 francs pour 54 ans de service dans la même ferme. Ça fait un peu plus de 2 francs par année d’esclavage. Le jury les reçoit paternellement, elle et ses mains ravagées par le labeur, sa gêne.

Buste fin Ier-début IIe siècle de notre ère.

090. Mais la cassonade ne fonctionne guère, l’eau fraîche encore moins. Emma désire l’emballement des romans, des étoffes qui n’existent que dans les rêves, des bals éternels, elle désire le luxe, la beauté, elle désire surtout le beau Léon qui fuit la tentation, et s’en va.

Estampe: Kitagawa Utamaro, 1788 (Poème de l’oreiller)

093. Emma se complaît dans la nostalgie des souvenirs de Léon comme on agace une légère blessure, se délectant de la douleur lancinante, pas si loin du plaisir. Elle s’égare dans le labyrinthe de ses fantasmes, aiguillée par son prénom : elle aima, elle aime, elle aimera.

Honoré Daumier, 1840.

096. En contrepoint, le tendre Charles Bovary s’inquiète tant pour sa femme qu’il pleure, réfugié dans son bureau de médecin. Ou peut-être est-il suffisamment clairvoyant pour entrevoir l’épilogue de l’histoire. Et ses larmes, miroir de son malheur à venir, diluent les ordonnances.

Sculpture (bois) : Le Pugiliste, Georges Lilanga.

099. Les romans foisonnent d’hommes qui parfois en sortent et prennent place au sein de l’univers incarné des lectrices. Ainsi le châtelain Rodolphe, ganté de jaune, apparaît-il dans le champ de vision d’Emma ; elle est elle-même vêtue de jaune lorsque leurs yeux se rencontrent.

Napoléon près de Borodino
, peinture de Vassili Verechtchaguine, 1897.

102. Rodolphe cerne sa proie, il catalogue les forces en présence et échafaude un plan de bataille. Charles est bête, Emma s’ennuie, c’est une configuration idéale. Rodolphe veut conquérir ce teint pâle comme on réalise une nouvelle acquisition tapageuse, avant de s’en lasser.

Federico Garcia-Lorca

105. Emma Bovary porte un chapeau vert tandis que les bottines de Rodolphe sont tellement cirées qu’elles reflètent le gazon. (Vert, je te veux vert — Elle rêve à son balcon — avec des yeux d’argent froid — toutes les choses la regardent — mais elle ne peut pas les voir.)

108. — Vos yeux me renversent comme
— le premier prix de la race porcine
— j’ai beaucoup vécu, c’est vrai, mais c’est la première fois
— particulièrement lourd cette année
— que je me sens vivre
— de drainage et de purin
— vous me faites vivre, Emma, notre rencontre est un destin.

111. Quand la foule se disperse, c’est un carnaval qui s’achève, les maîtres se remettent à houspiller leurs domestiques qui à leur tour frappent les animaux primés. L’ironie de Flaubert n’épargne rien, ni la vanité des jeux de pouvoir ni les stéréotypes de l’ordre établi. 

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